J'aimais ces régions où l'histoire frissonnait encore de ses accouplements tumultueux à la terre et aux hommes.
Tout en défaisant ma valise, je chantonnais, pénétrée du sentiment d'avoir accompli mon devoir de vacancière.
Les derniers vêtements triés, je pris ma valise par la poignée pour la ranger à son tour dans la penderie.
Rien à faire.
Elle pesait un âne mort comme si elle contenait toujours quelque chose, ou abritait une présence.
Ah ! Non ! Ça n'allait pas recommencer ! La dernière fois que ma valise avait présenté de tels symptômes, j'avais mis sept mois avant de l'alléger, de la libérer de Léopoldine, une comtesse dont j'avais visité le château et qui avait choisi de m'immobiliser en hantant mes bagages tant que je ne raconterai pas son histoire.
Mais Léopoldine était un cas à part. En effet , dans son entourage, elle n'avait trouvé personne pour exécuter ce travail et le temps la pressait. Elle n'avait donc utilisé ce stratagème que contrainte et forcée. Aussi, malgré le tour de cochon qu'elle m'avait joué, cela faisait belle lurette que je lui avais pardonné, même si j'avais dû annuler ce voyage en Cornouailles préparé de longue date et que le délire de persécution m'avait frôlée de ses ailes mouchetées de noir, au point de prendre rendez-vous chez le psy.
En revanche, là, je ne voyais pas quel être avait pu jeter de l'au-delà, son dévolu sur moi.
Certes, je m'étais promenée dans des domaines magnifiques classés monuments historiques, vu des pièces d'habitation dites intimes avec leurs meubles d'apparat, contemplé quelques portraits des seigneurs des lieux, mais sans véritablement flasher sur un point en particulier comme il y a 4 ans quand je m'étais figée, de façon inexplicable devant le portrait de Léopoldine.
A me repasser en mode replay, et sans l'ombre d'un résultat, les moindres recoins entraperçus, les chemins empruntés, les mains serrées, ma bonne humeur s'était rondement évaporée. Pfft ! Et si beau soit-il, le Périgord pourpre commençait à me sortir par les trous du nez.
J'en venais à me détester ; enfin, bon sang de bonsoir ! Mais qu'est-ce que j'avais pu faire, dire, regarder ?
Et ma valise, qui ne collaborait pas, aucun indice à gratter, à récupérer. Débrouille-toi, Flo, au moins le message était clair.
Le seul événement particulier qui me revenait à l'esprit, c'était ce fou-rire apocalyptique qui m'avait saisie lors de la visite d'une des salles du Château de Montbazillac. Consacrée entièrement à un caricaturiste, né à Périgueux, les murs de cette vaste pièce étaient recouverts de ses affiches, articles et publications diverses.
Quel talent, ce Georges Goursat dit Sem ! Croquant à merveille les travers de ces personnages, et les extravagances de son époque, il soulignait chaque caricature d'une plume incisive trempée à l'encre élégante et littéraire de l'humour.
J'avais ri, admiré le génie de cet homme qui avait juste 100 ans de plus que moi, mais cela suffisait-il à créer des liens et surtout cela l'autorisait-il à me charger ainsi de sa vie ?
Et puis pourquoi aurait-il besoin de recourir à mes services ? Contrairement à Léopoldine, il n'était pas dans l'oubli.
Sa célébrité s'affranchissait du temps.
Des rues portaient son nom, ses affiches s'arrachaient dans les ventes aux enchères de Tokyo à New York, une librairie dont il était la spécialité existait à Périgueux, un site lui était dédié sur Internet, et une association au garde à vous de la protection et de la promotion de son oeuvre avait même été fondée.
Il ne pouvait décemment pas être mon intrus, le squatteur de ma valise.
D'ailleurs, à tenter vainement de la soulever, je savais que je m'étais trompée, que je ne cherchais pas dans la bonne direction. A moins que...
La direction...Et si ce n'était pas la direction qui était en cause mais uniquement son sens ?
Sapristi ! Je me précipitais sur ma valise, et pour la première fois, j'arrivais à la décoller de quelques millimètres du sol. De soulagement, je me laissais glisser le long du mur et m'asseyais à ses côtés.
Sem, il s'agissait bien de lui ; simplement les rôles étaient inversés.
Logiquement, il me revenait donc de recourir à ses services et non le contraire, comme j'avais pu le penser initialement. Maintenant, le tout était de savoir pourquoi.
« Elémentaire, ma chère Flo », semblait persifler ma valise toute à son bonheur d'être momentanément le centre de mes préoccupations.
Alors pendant plusieurs jours, j'ai pisté mon expatrié du XX° siècle, analysé ses méthodes, ses outils de communication, les domaines où il s'était illustré. Chaque fois, je parvenais à la même conclusion, Sem avait abordé de nombreux arts, animé d'un souci permanent de perfection, tout en s'entourant systématiquement des meilleurs dans la catégorie.
Dans l'exigence de son art, il était une inspiration à suivre car il n'avait jamais cédé ni à la facilité, ni au ronron alors qu'il m'arrivait de plus en plus souvent de céder à l'un ou l'autre de ses mouvements par faiblesse voire lâcheté.
Sitôt cette déduction faite, Sem me quitta.
Néanmoins de son passage, me demeurent en héritage son coup de semonce, ses valeurs et deux mystérieux kilos pris lors de cette flânerie périgourdine que mes abstentions chocolatées ont pour l'instant échoué à déloger de mes hanches.
Album le vrai et le faux chic de SEM.
En extrait cette superbe caricature, et son commentaire jubilatoire : " toilettes absurdes avec des cascades de plis que rien ne justifie, des écroulements d'étoffes amorphes, des superpositions de volants sans oublier les chapeaux fous encombrés de plumes d'autruches ou d'aigrettes pointées vers le ciel."




