Entrechat et oiseau
Dix-huit jours déjà que Doris ne dansait plus.
Elle était en manque.
Un manque insidieux, obsédant qui la conduisait à des situations grotesques quand elle s'oubliait à esquisser quelques pas chassés dans un lieu public, dans un supermarché tout en poussant son caddy.
Les fanfares, les musiques d'ambiance diffusées par les hauts-parleurs dans la ville, les radios posées par les ouvriers sur les fenêtres ou l'échafaudage d'une maison en rénovation, toute note de musique créait une vibration immédiate qui la traversait de la tête aux pieds comme une ondulation, un appel irrépressible.
Les gens lui jetaient alors un regard à la dérobée où se mêlaient la pitié et la désapprobation.
Frustrée, privée de sa dose d'exercices hebdomadaires, de ses heures de discipline, elle devenait invivable, presque agressive, notamment à l'égard de Daniel, son mari.
Elle en voulait à tout le monde de ce malheur qui lui était tombé dessus, quand le cardiologue dans la sobriété professionnelle de sa blouse blanche lui avait annoncé qu'elle souffrait d'une cardiopathie sévère bien réductible par traitement, à charge cependant de respecter certaines prescriptions impératives.
Dans la litanie de ses avertissements, figurait l'interdit formel de pratiquer sa passion au prétexte que son c½ur malade ne supportait plus que des activités pauvres en oxygène comme la marche ou le yoga.
Une consigne insupportable, voire fatale à terme car précisément la danse la faisait respirer.
Sans cet oxygène-là, elle avait l'impression de vivre en apnée continue, dans un corps en deuil de mouvement.
Dans son entourage, personne ne voulait comprendre que c'était le seul moyen d'expression où elle se sentait vraiment elle-même.
Libre vraiment, épanouie aussi lorsque son corps devenait le langage de l'espace, le complice du temps.
Son mari était comme les autres, incapable d'entendre sa détresse, de la secourir.
Pour la n° fois, au cours du déjeuner, il avait relativisé l'impact de la nouvelle, arguant notamment des réponses médicales existantes. Dans la foulée, certain qu'elle avait opté pour une des activités recommandées, il lui avait proposé de s'inscrire avec elle à l'académie de yoga.
Dans les propos de Daniel, ne planait aucune réserve. Il était acquis qu'il plaçait sa passion au rang d'un simple passe-temps éminemment substituable, et par la même facilement jetable au rebut des inutiles.
Finalement, il s'arrangeait de son état, le modulait à sa convenance en égoïste chevronné. Ses intentions sous des dehors bienveillants cachaient en fait la volonté d'un homme de ne pas voir son confort remis en cause et ses habitudes de coq en pâte trop bousculées.
Elle n'avait rien à attendre d'un pareil faux jeton, borné et collabo du parti médical.
Ec½urée, l'appétit coupé, elle était partie, en claquant sèchement la porte.
Depuis, les poings fermés, plantés au fond des poches de sa gabardine, elle avait arpenté la ville, de son ressentiment, ruminant ses griefs en des hochements de tête très perceptibles.
Cédant à un moment de fatigue, Doris s'était assise sur un des bancs de la place Clémenceau, l'endroit favori des petits vieux. Ces derniers s'y retrouvaient régulièrement pour un brin de causette ou pour nourrir les pigeons, familiers du coin.
Là, sur ce banc, dans cet environnement au ralenti, elle eut soudain l'impression de vieillir à la vitesse de la lumière. Sous ses yeux, sa vitalité, son énergie s'échappaient vers d'autres corps, plus aptes à les utiliser, plus forts à les porter.
Impuissante, gagnée par une sorte de tétanie, elle assistait à sa propre décrépitude. Ce cauchemar était si violent de réalisme, que sous la panique, elle se leva d'un bond.
La dizaine de pigeons qui picoraient devant le banc, les restes d'une tranche de pain, s'égayèrent promptement, effrayés par la brusquerie de son comportement.
Doris, pour se redonner une contenance, remonta le col de sa gabardine, et serra d'un geste nerveux, les pans de sa ceinture.
Revenus à leur point de départ, les pigeons à nouveau se disputaient les miettes comme si l'incident n'avait jamais existé, seule une plume qui voletait encore, portée par un léger vent indiquait le danger passé.
Doris observa longuement cette plume dont le tournoiement désinvolte et capricieux décrivait dans l'air, des arabesques d'une naturelle légèreté. Quand enfin elle se posa, figée par les épines et le feuillage d'une haie de pyracanthas, Doris alla la récupérer.
Dans le creux de sa main, se tenait la solution.
Toute à sa joie, elle exécuta une menée extrêmement rapide suivie d'un saut fouetté, les pigeons s'envolèrent.
Désormais, elle danserait à l'oiseau, évoluerait en ses plumes.
Ils représentaient son c½ur, ses battements visibles, son emballement possible, et par leur envol, ils lui signifiaient le danger, la limite à ne pas dépasser.
Demain, elle irait au rayon passementerie des Nouvelles Galeries, acheter des pochettes de plumes roses, vertes, et peut-être bleues si la teinte existait.
Mais ce soir, quelque chose de plus urgent l'occupait.
Consciente, ces derniers temps, d'avoir un chouia malmené son gentil coq de mari, elle devait le retrouver, tenter sa reconquête, quitte à mettre son amour-propre en veilleuse car elle était également persuadée, de ne pas détenir l'exclusivité des torts, dans le différend qui les avait opposés.