Anjali

Anjali
Retrouver ses racines,
Remonter le temps,
Recoller la photo de ses 20 ans,
C'est voir resurgir la couleur aimée de son passé.
Anjali hommage en Indi, en est l'histoire.
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C'était ma première année de Fac.
Le campus, un milieu grouillant, cosmopolite, fascinant, en rupture totale avec la petite ville de province où j'avais grandi.

J'avais 18 ans, lui 22.
Le choc visuel, l'amour ouvert à jamais, ma rencontre avec la couleur de l'homme.

Il s'appelait Ramarajen.
Réservé de nature, éduqué sur le modèle britannique, il me sidérait d'incompréhension par cette capacité à la modération, cette distance réglementaire qu'il adoptait systématiquement face aux événements comme à l'égard des gens.
Un représentant parfait du mile's behaviour, j'étais l'extrême opposé.

Notre relation se nouait, se rompait au rythme de l'intransigeance de nos antagonismes. Ces ratures incessantes infligées aux sentiments, je les oubliais sitôt sa vue, sa voix, et même son souvenir car il me subjuguait par le délié de ses gestes, la félinité de son allure, la finesse de ses traits.
Sa beauté m'aimantait. Sans fin.

Un Dieu fait homme, à la peau d'un sombre insondable, à l'abyssale matité.
Je m'y suis noyée... 6 ans. Une vie. Un siècle. Je ne sais plus.
Le temps m'était erratique.

Repères perdus, peu m'importait puisqu'il était le contre-jour de mes nuits passées à l'admirer, mon horizon en ligne d'égarement.
De ces huis-clos d'attraits en clairs-obscurs des corps, je n'ai pu mettre en mots, sa peau.
Cachou aux reflets cuivrés, suédine de suie, flammé du henné brun...
D'impuissance, d'échec, j'ai déchiré toutes ces expressions, pauvres en éclat, insultantes de médiocrité, car il était La Couleur.

Quand il est parti, je suis devenue aveugle aux autres couleurs de l'homme.
Les blancs, les bronzés des plages, les m'as-tu vu des UV d'hiver étaient marqués d'invisibilité, et leur déclaration souffrait mon indifférence.

De larmes. J'ai fui le soleil, en sa mémoire.
Chapeau, ombrelle.
L'aube et le crépuscule en heures de sorties, la folie pour mode de vie, dans l'obsédant souci de préserver mon teint de blonde.

De souffrances. Je me suis fuie aussi.
Dans cette quête permanente de la différence, de tout ce qui m'était étranger, j'ai avec constance, globe-trotté les musiques, soliloqué les cultures, ensilé les terres de civilisation.

Les années passants, j'ai compris, qu'au-delà de ce désir invaincu de sa peau d'obscurité, il m'avait laissé, la curiosité du monde, en cadeau.






# Posté le samedi 01 novembre 2008 16:46

Modifié le jeudi 06 novembre 2008 10:14

Femme de pluie

Femme de pluie
Femme de pluie


Il pleut sur dimanche, une bruine de silence, d'une souveraine nonchalance, d'une tiédeur suave.

Il est midi d'un mois de juin.
Au lieu-dit « La vigneronne », Llavé s'est couchée sur un lit d'herbes tendres.
Nue à l'eau, les yeux fermés, elle écoute le vent des sages parler aux nuages, la terre s'unir en des glouglous repus, aux cieux ruisselants de fertilité.
Baignée de ces ondes célestes, chaque goutte, en osmose avec sa peau, la rapproche un peu plus de l'instant, de l'espérance.
Son corps de liane souple devient rivières, ilôts, méandres.
Aux sources de sa gorge, des rus prennent naissance, serpentent entre ses seins frémissants de jeunesse, avant de se jeter dans l'embouchure diaphane de son ventre accueillant, en des nappes pures et limpides.

Llavé s'ouvre à la terre grasse, aux limons dont les odeurs puissantes d'humus, et de sève appellent ses sens à la fête de la vie.
Elle attend l'homme de la ville, celui qu'elle a choisi d'aimer, et qui assurera sa descendance.


Quand l'élu arrivera, elle le déshabillera, et l'allongera, à même les forces du sol.
Sur ce corps inconnu, la pluie lui offrira sa science, et Llave sera douée d'amour comme l'ont été avant elle, les femmes de sa tribu.
A son visage, elle s'initiera, en buvant les gouttes, au toucher de ses lèvres, aux larmes de ses paupières.
A la faveur des eaux, se dessineront les lignes archaïques et magiques de la sensualité, celles qui descendent, sinueuses du torse de l'homme jusqu'à ses cuisses, et dont le tracé caressé stimulera son désir et sa virilité.
Honorant les rites ancestraux, Llavé respectera chez l'homme, la montée en eaux, quand son bassin s'improvisera vasque pour se mouiller en lui, et être fécondée.


Il est quinze heures d'un mois de juin.
Il ne pleut plus sur dimanche.

L'homme n'est pas venu.
La météo ne s'était pas trompée quand dans son bulletin de la veille, elle avait annoncé qu'en début d'après-midi, le ciel se voilerait avant que de possibles orages n'éclatent.
Pourtant, ce matin, cette fille aux longs cheveux qui l'a appelé pour lui donner rendez-vous, ne semblait pas y prêter attention.

La beauté de la femme de pluie au regard de brumes, n'a pas suffi face au mauvais temps.
Il a préféré le confort de son intérieur, où il est à l'abri des intempéries, du coup de froid, des feuilles et de la boue qui collent à la semelle des chaussures.
Il a préféré rester chez lui, au sec, dans ce cocon, où il fait toujours bon. Dehors, par ce temps de chien, on ne sort que par nécessité pour se précipiter dans l'habitacle de son véhicule, protégé d'un parapluie.

De la nature, Llavé sait les secrets, les liens sacrés au cosmos, les portes des saisons. Toutefois, elle n'avait pas perçu chez l'homme, cet avènement de la modernité qui le met à distance des quatre éléments aux origines de la vie, qui le rend désormais frileux.


Une mutation des comportements, si radicale, si irréversible qu'elle signe en ce XXI°, la disparition des femmes de pluie.

En ce solstice de juin, c'était la dernière pluie de Llavé, pour être mère.

# Posté le samedi 18 octobre 2008 08:33

Modifié le lundi 20 octobre 2008 12:54

Entrechat et oiseau

Entrechat et oiseau


Entrechat et oiseau



Dix-huit jours déjà que Doris ne dansait plus.
Elle était en manque.
Un manque insidieux, obsédant qui la conduisait à des situations grotesques quand elle s'oubliait à esquisser quelques pas chassés dans un lieu public, dans un supermarché tout en poussant son caddy.
Les fanfares, les musiques d'ambiance diffusées par les hauts-parleurs dans la ville, les radios posées par les ouvriers sur les fenêtres ou l'échafaudage d'une maison en rénovation, toute note de musique créait une vibration immédiate qui la traversait de la tête aux pieds comme une ondulation, un appel irrépressible.
Les gens lui jetaient alors un regard à la dérobée où se mêlaient la pitié et la désapprobation.

Frustrée, privée de sa dose d'exercices hebdomadaires, de ses heures de discipline, elle devenait invivable, presque agressive, notamment à l'égard de Daniel, son mari.

Elle en voulait à tout le monde de ce malheur qui lui était tombé dessus, quand le cardiologue dans la sobriété professionnelle de sa blouse blanche lui avait annoncé qu'elle souffrait d'une cardiopathie sévère bien réductible par traitement, à charge cependant de respecter certaines prescriptions impératives.
Dans la litanie de ses avertissements, figurait l'interdit formel de pratiquer sa passion au prétexte que son c½ur malade ne supportait plus que des activités pauvres en oxygène comme la marche ou le yoga.
Une consigne insupportable, voire fatale à terme car précisément la danse la faisait respirer.
Sans cet oxygène-là, elle avait l'impression de vivre en apnée continue, dans un corps en deuil de mouvement.
Dans son entourage, personne ne voulait comprendre que c'était le seul moyen d'expression où elle se sentait vraiment elle-même.
Libre vraiment, épanouie aussi lorsque son corps devenait le langage de l'espace, le complice du temps.
Son mari était comme les autres, incapable d'entendre sa détresse, de la secourir.
Pour la n° fois, au cours du déjeuner, il avait relativisé l'impact de la nouvelle, arguant notamment des réponses médicales existantes. Dans la foulée, certain qu'elle avait opté pour une des activités recommandées, il lui avait proposé de s'inscrire avec elle à l'académie de yoga.
Dans les propos de Daniel, ne planait aucune réserve. Il était acquis qu'il plaçait sa passion au rang d'un simple passe-temps éminemment substituable, et par la même facilement jetable au rebut des inutiles.
Finalement, il s'arrangeait de son état, le modulait à sa convenance en égoïste chevronné. Ses intentions sous des dehors bienveillants cachaient en fait la volonté d'un homme de ne pas voir son confort remis en cause et ses habitudes de coq en pâte trop bousculées.
Elle n'avait rien à attendre d'un pareil faux jeton, borné et collabo du parti médical.

Ec½urée, l'appétit coupé, elle était partie, en claquant sèchement la porte.
Depuis, les poings fermés, plantés au fond des poches de sa gabardine, elle avait arpenté la ville, de son ressentiment, ruminant ses griefs en des hochements de tête très perceptibles.


Cédant à un moment de fatigue, Doris s'était assise sur un des bancs de la place Clémenceau, l'endroit favori des petits vieux. Ces derniers s'y retrouvaient régulièrement pour un brin de causette ou pour nourrir les pigeons, familiers du coin.
Là, sur ce banc, dans cet environnement au ralenti, elle eut soudain l'impression de vieillir à la vitesse de la lumière. Sous ses yeux, sa vitalité, son énergie s'échappaient vers d'autres corps, plus aptes à les utiliser, plus forts à les porter.
Impuissante, gagnée par une sorte de tétanie, elle assistait à sa propre décrépitude. Ce cauchemar était si violent de réalisme, que sous la panique, elle se leva d'un bond.

La dizaine de pigeons qui picoraient devant le banc, les restes d'une tranche de pain, s'égayèrent promptement, effrayés par la brusquerie de son comportement.
Doris, pour se redonner une contenance, remonta le col de sa gabardine, et serra d'un geste nerveux, les pans de sa ceinture.
Revenus à leur point de départ, les pigeons à nouveau se disputaient les miettes comme si l'incident n'avait jamais existé, seule une plume qui voletait encore, portée par un léger vent indiquait le danger passé.

Doris observa longuement cette plume dont le tournoiement désinvolte et capricieux décrivait dans l'air, des arabesques d'une naturelle légèreté. Quand enfin elle se posa, figée par les épines et le feuillage d'une haie de pyracanthas, Doris alla la récupérer.
Dans le creux de sa main, se tenait la solution.
Toute à sa joie, elle exécuta une menée extrêmement rapide suivie d'un saut fouetté, les pigeons s'envolèrent.
Désormais, elle danserait à l'oiseau, évoluerait en ses plumes.
Ils représentaient son c½ur, ses battements visibles, son emballement possible, et par leur envol, ils lui signifiaient le danger, la limite à ne pas dépasser.
Demain, elle irait au rayon passementerie des Nouvelles Galeries, acheter des pochettes de plumes roses, vertes, et peut-être bleues si la teinte existait.
Mais ce soir, quelque chose de plus urgent l'occupait.
Consciente, ces derniers temps, d'avoir un chouia malmené son gentil coq de mari, elle devait le retrouver, tenter sa reconquête, quitte à mettre son amour-propre en veilleuse car elle était également persuadée, de ne pas détenir l'exclusivité des torts, dans le différend qui les avait opposés.

# Posté le vendredi 26 septembre 2008 14:59

Modifié le mardi 30 septembre 2008 03:52

Au bout de mes papiers

Au bout de mes papiers
A celles et ceux qui depuis un semestre, suivent sur le blog, les balbutiements romanesques de ma plume aux féminins envols, je souhaite me confier.

Quand en février 2006, la maladie m'a terrassée, par chance, elle m'a aussi permis de rouvrir une porte que je n'empruntais plus depuis bien longtemps, et dont j'avais oublié l'existence, celle du plaisir des mots et de la fantaisie des mondes imaginaires.

Comme s'ils n'avaient attendu que ce signal pour enfin m'apparaître, les personnages naissaient dans ma tête, s'y bousculaient même dans une pagaille monstre car chacun voulait être le premier à passer sous la bille de mon stylo, le premier à me livrer son histoire.
En parallèle, la maison est devenue un chantier de papiers gloutons, de brouillons aux gribouillis illisibles, d'épreuves aux corrections sans cesse corrigées.

J'ai aimé vivre, évoluer avec mes personnages, des hommes, des femmes, de tous âges, de toutes conditions parce qu'ils avaient en commun, ce caractère précieux et palpitant de ne pas se renoncer.


Au bout de cette aventure de lettres, de ce chemin de vie parcouru en leur compagnie, un livre, composé de vingt et une nouvelles est né le 9/9/08, au sein de la maison d'Edition Persée, sous le titre "Souriez, vous êtes une femme" par Victoire Carmel.
Dès le bon pour accord de la maison d'Edition, j'aurai l'intimidant privilège de vous le présenter, relié en ses pages et paré de ses plus beaux atours.

Il m'a été doux d'aller jusqu'au bout de mon rêve, mais il sera encore plus doux de savoir que cet accomplissement vous procurera peut-être quelques lignes de sourires, quelques feuillets de bien-être.

Et comme de nouveaux personnages ne se gênent pas, pour impunément occuper encore mes pensées, je continue à écrire mes papiers de femme.

# Posté le mercredi 17 septembre 2008 15:03

Modifié le samedi 20 septembre 2008 05:27

A vue de nez

A vue de nez
Le mardi 8 juillet appartient à ces jours qui marquent le quotidien d'un post-it par l'empreinte qu'il a su déposer.
Dans l'après-midi, alors que je rentrais des courses, accomplies comme toujours au triple galop, me précédait de quelques mètres, une femme à la démarche sereinement assurée, vêtue d'un caraco et d'un pantalon couleur bois de rose.

Dans le souffle de ses pas, j'ai soudain respiré une fragrance légèrement poivrée et agréablement équilibrée par des senteurs aux embruns vanillés. Charmée, j'ai immédiatement décéléré mon allure pour ne pas la doubler, supportant sans rechigner que le trajet dure plus longtemps, malgré le poids des sacs dont les anses en plastique martyrisaient déjà mes mains, de stries d'un fatal violacé.

Inconsciemment, mon inconnue entretenait la permanence de son cercle de senteurs par le balancement régulier de ses bras nus comme ces languettes, que les femmes en des gestes savants, agitent sous leur nez dans les parfumeries.
Dans cette intimité olfactive involontairement partagée, je me sentais en terre d'accueil, en odeur de bien-être quand brusquement , elle a obliqué pour s'engouffrer dans le hall d'un immeuble.
La porte s'est refermée sur son parfum aussi sûrement qu'un flacon précieux que l'on rebouche de son cabochon en cristal pour ne pas qu'il s'évente.

D'elle, je n'ai vu qu'un dos, un dos sans nom, sans âge, sans tâche de naissance ou tatouage mais un dos de femme à parfum.

# Posté le mardi 09 septembre 2008 07:39

Modifié le vendredi 12 septembre 2008 04:07