Il était un miroir de ce que j'étais au féminin, un jumeau d'écriture, nos mots se comprenaient sans se parler, nos rires se trouvaient sans se chercher.
Il m'avait surnommée la princesse des dicos et je l'avais adoubé chevalier de l'alphabet.
Il était mon ami, avec lui j'avais 10 ans, et la cour de récréation était aussi grande que l'univers.
On se fascinait de se ressembler et cela nous rendait tout bêtement heureux.
Sur notre site Dinguetdong, il acceptait avec enthousiasme tous mes projets de sujets, et relevait mes défis de fantaisie, avec talent et bonheur.
Mais les adultes veillaient au grain, un grain qui n'est pas celui de la folie, de la création mais plutôt celui de l'incompréhension, de l'intolérance absolue.
De mon côté, les miens me priaient avec insistance de cesser cette relation épistolaire, la jugeant trop singulière pour être honnête.
Alors sous leurs coups de butoirs répétés, sous la jalousie peut-être compréhensible bien qu'injuste qui en dictait l'action, j'ai fini par craquer.
J'ai anéanti en un clic, 21 articles.
J'ai jeté au néant tout un travail génial de collaboration qui touchait à la grâce, à l'humour, au surréalisme.
Je l'ai rayé d'un trait de plume.
Je viens d'apprendre tout à l'heure qu'il s'est suicidé, alors ce texte que je lui avais écrit courant octobre en symbole de nos joutes verbales et de nos jeux gamins, je souhaite aujourd'hui le mettre en ligne pour lui rendre un dernier hommage.
A Dong...
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YSL, en parfum
De lui, une lettre.
Deux feuilles de papier A4, écrites à la hâte des sentiments avant que la raison, les principes, la morale ne les refoulent à jamais.
Au-delà de l'aveu des mots, son parfum entêtant, impétueux, aussi obsédant que ce lien virtuel qui nous avait piégés, à force de MP décochés, attendus, renvoyés aux rires, à la surprise, à l'admiration.
Un parfum conquérant, qui sur-le-champ avait imprégné mes pores, écrasé ma peau.
A vouloir étouffer sa présence en cachant ce courrier sous des coussins, à vouloir le brûler sur l'autel de l'oubli, à vouloir y échapper.
Vanité !
J'y revenais, affamée, ventre en émoi, car ce parfum osait l'homme jusqu'à la caricature, à la façon d'un Belmondo se la jouant James Bond. Le genre qui assure, qui révèle un torse d'autorité, une volonté farouche, un physique d'aplomb, qui renvoie à l'amant.
En bris de ce virtuel, ses effluves...
Ses effluves, comme des bribes de lui, délicieuse torture !
Corsé d'épices, saturé de sensations, ce parfum avait de la poigne, le haut de gamme du poilu olfactif.
Alors, j'ai couru les Séphora, Nocibé, Marionnaud.
Je l'enquêtais au parfum.
Après chacun de mes passages, les testeurs en rayon accusaient comme un vieux coup de fatigue.
Au bout de 3 semaines, d'informations recoupées en testeurs éprouvés, j'ai reconstitué son essence.
Très fière de moi, et désirant l'impressionner, le ligoter encore plus au mât d'emballement auquel il s'était lui-même attaché, je lui annonçais que sans nul doute possible, il se parfumait à l'Homme, d'Yves Saint-Laurent.
« Ah, me répondit-il, oui YSL ... mais uniquement en dépannage quand je n'ai plus le mien. Vous savez Hugo Boss ! »
Sonnée, secouée de rires nerveux, j'assistais en direct à mon premier hara-kiri virtuel.
J'avais fantasmé pendant des mois sur un blog sans visage, des messages en avalanche d'esprit et un parfum qu'il ne portait qu'en dépannage, en SOS, en roue de secours.
Le bide intégral, sévère, celui dont on se relève mal.
Et tout ça à cause d'un Hugo Beauf ! Un fumet de camelote, de l'encens pour bigote, du désodorisant pour chiotte !
Je n'ai jamais osé lui avouer, de peur qu'il ne me réserve de toute urgence une place dans le premier asile venu, dans quel délire m'avait entraînée ses deux feuilles de papier parfumé, ni que je n'avais plus jamais décroché de son parfum.
Désormais, si menue et fragile que je sois, je porte l'Homme !
Le soir, quand je me déshabille, tout comme cette superbe mannequin en robe lamée or qui chaloupe, je jette dans mon 30 m², en des gestes grandiloquents, mes baskets, jean et tee-shirt, en déclamant... « L'Homme, j'adoooor » !