Elsa Montiel fréquentait depuis six mois la cyber-base de sa ville avec la régularité d'un métronome. Elle avait décroché son PIM, le passeport pour l'internet et le multi-média, une sorte de qualification qui lui permettait d'accéder aux autres ateliers qui dispensaient une formation plus spécialisée.
Sans être devenue une pro, elle arrivait désormais à se débrouiller quand elle se retrouvait face à son écran, et de ce seul point de vue, l'objectif qu'elle s'était fixé en venant s'inscrire dès le lendemain de la Fête des Mères, était déjà rempli.
Il faut dire que ce jour-là, si sa fille Camille était restée dans le traditionnel cadeau qui fait toujours plaisir, un petit tableau de papillons dessinant un coeur, son fils Virgil avait eu une idée pour le moins saugrenue.
" Hé, Mam, regarde, je t'ai crée un blog, la Love-coquillettes, pas mal trouvé, hein ! Tu pourras mettre tes recettes de cuisine, et tes histoires sur les légumes qui deviennent fous. Ouais, et je t'ai même créé un lien hyper-texte avec le mien, histoire de te faire un peu de pub, t'as qu'à cliquer là ! "
Elsa sous le coup de la surprise, avait bredouillé, " oh, merci, mon ange, ça me sera surement très utile."
En fait, elle n'avait rien compris, rien saisi des quelques maigres explications données à la vitesse d'un TGV, et en plus dans un langage où 2 mots sur 4 lui étaient inconnus.
Elle avait eu la sensation d'être larguée d'un avion sans être équipée d'un parachute, avec en prime son écrasement au sol qui n'allait pas tarder à se produire, là, en direct sous les yeux catastrophés de ses enfants.
Heureusement, Virgil qui avait un après-midi de ministre, n'avait pas insisté pour qu'elle blogue sur-le-champ.
Le lendemain, Elsa avait tenté d'ouvrir son cadeau. Rien à faire. Visiblement ses clics n'avaient pas la même qualité que ceux de son fils.
La main crispée sur la souris, elle était restée un long moment devant son écran, perplexe devant les sigles, incapable de se rappeler la touche qui actionnait son site. Les yeux rivés sur cette barre d'outils qui, comme pour la narguer, feignait d'ignorer ses tentatives, son énervement était devenu aussi palpable que ces orages d'été dont on pressent l'imminente survenue.
Excédée, elle avait alors abandonné la partie dans une envolée libératrice de jurons !
A sa décharge, Virgil ne possédait pas une once de pédagogie ; en plus dès qu'il se plaçait devant un écran, il mutait. Compétent, rapide, il virevoltait, jonglait avec les sites, les interlocuteurs comme si un accélérateur de particules lui était soudain greffé.
Oublié le Virgil pataud et maladroit qu'elle connaissait par ailleurs, quand par malheur, elle lui demandait un coup de main en cuisine où il était de notoire réputation que sa présence préfigurait toujours d'un menu minceur en guise de déjeuner.
En effet, du concombre à peler, à trancher, il ne restait bien souvent que quelques morceaux méconnaissables sauvés par hasard du massacre au pèle-légumes.
Finalement, son inaptitude en informatique rivalisait si bien avec celle de son fils en cuisine qu'elle se promit de ne plus se moquer de lui quand il confondait un pauvre concombre avec un dangereux légume terroriste à abattre.
Le soir-même ainsi qu'elle le redoutait, Virgil d'une voix enjouée lui posa la question fatidique, " alors, Mam, combien t'as mis d'articles sur Love-coquillettes ? "
Mal à l'aise, Elsa répondit, " heu.... tu vois, j'ai pas trop eu le temps cet après-midi, Mamie m'a appelée, les courses, mais demain, je m'y mets. "
Elsa s'en voulait de mentir ainsi à son fils, se trouvant pour le coup vraiment nulle. Alors, prenant une profonde inspiration, elle déballa toute la vérité, " Virgil, en fait, j' y arrive pas, une vraie patate. Je bloque. "
Virgil, le sourcil droit relevé, regarda un bref instant sa mère avant de lâcher d'un air bonhomme, " ouais, c'est normal, t'as qu'à prendre des leçons, après t'inquiète, t' y arriveras tranquille. "
" Ah, ben ça ! J' y avais même pas pensé ; j' irais me renseigner. "
" Pas la peine, va à la cyber-base de la Galerie marchande, c'est pour toi, elle craint pas. Y a que des vieux ! "
Elsa eut l'impression que sa tête émergeait enfin du brouillard.
A cet instant-là, la décision s'imposa d'elle-même, elle irait s'initier, se former. Et, effectivement, forte de cette promesse, elle avait tenu le cap.
Désormais, elle pouvait débloguer, surbloguer, embloguer, les préfixes du blog n'avaient plus de mystère pour elle, quant aux suffixes, elle verrait plus tard.
Mais, surtout, grâce à ce cadeau, son fils lui avait ouvert une porte sur un futur où elle aimait musarder au gré des connexions, se balader au fil des blogs, nouant même de-ci, de-là, quelques contacts quand elle tombait sous leur charme.
Il y avait un point en revanche sur lequel elle ne parvenait pas à progresser, le langage MSN. Là, elle atteignait sa limite, mais, peut-être qu'il existerait un jour, une opération visant à raccourcir ses synapses pour lui permettre d'abréger ses phrases en tchatant ses mots.
Tout espoir lui était permis tant l'avenir réservait de surprises !