3 mois que l'entreprise d'électro-ménager, où je bossais avait été mise en liquidation judiciaire, " allez ouste, tout le monde dehors. "
4 lettres qui me hantaient, qui suffisaient à elles seules à me démoraliser : ANPE, des lettres comme un mauvais cauchemar dont je ne me réveillais pas.
5 annonces sur la rubrique emploi que j'avais encadrées ce matin là, d'un stylo difficile.
J'étais prêt à faire la nounou, à promener les toutous du quartier, à balayer les parcs, les rues, les impasses. Je m'en foutais de mes qualifications, du salaire guillotiné, pourvu que ça s'arrête.
J'étais prêt à signer n'importe quel horaire de travail : temps partiel, nuit, trois huit, en continu, pourvu qu'on me dise, " c'est ok " on a un truc pour vous."
J'étais prêt.... à l'aimer cette femme dont le visage se dessinait malgré moi entre les tartines de marmelade et la tasse vide du petit crème.
Mes pensées s'échappaient vers elle, continuellement. Elle occupait la une de ce journal dont elle effaçait de sa lèvre boudeuse, de ses yeux de mica brillant, les fausses priorités, les noires nouvelles du jour.
Je me rendais bien compte que sur tous les rendez-vous que je souhaitais décrocher aujourd'hui, elle était le seul qui me vrillait durablement les tripes.
Je ne la connaissais pas, enfin pas vraiment. Hier à l'ANPE, elle attendait avec son numéro tenu serré dans sa main, d'être appelée, là, juste devant moi.
Elle m'évoquait les Antilles, avec sa peau d'ambre, et son odeur de goyave. Par sa présence, les murs gris disparaissaient, le désespoir prenait la poudre d'escampette, et je devenais ce gladiateur héroïque qui réussissait à terrasser dans les locaux du pôle emploi, le chômage.
Cette femme-là me faisait rêver.
Au prétexte de son sac ouvert, je l'ai abordée.
Sa voix : une ruche, du miel, du soleil, que j'écoutais à toutes oreilles, me raconter qu'elle cherchait un poste dans la vente, plutôt les vêtements, c'était son rayon. Moi, aussi, j'avais envie d'être son rayon.
Alors avant que son numéro froissé apparaisse sur le terminal, j'ai foncé maladroit et puéril en répondant à sa question " moi, oh ! Je dessine des machines à laver avec tambour mais sans trompette, des fers à repasser pour homme de ménage, d'ailleurs si vous avez un truc en panne ou pas, appelez-moi pour un oui, deux non, je cours, heu, j'accours. " Elle a ri, en prenant mon CV.
Depuis j'attends, prêt à courir dès le son de sa voix.
Illustration jackybab, voir son blog la diversité des thèmes dans le talent